Le nom « Mahomet » intrigue, et son origine fait débat. Soleil en langue poétique, seigneur nostalgique des croisades… La thèse la plus sérieuse est en réalité plus humble : Mahomet serait la déformation de « La ferme de Mathilde », Mahaut étant un diminutif ancien de ce prénom. La preuve la plus ancienne du lieu se trouve sur une carte du Diocèse de Rouen de 1715, dénichée par la famille chez un bouquiniste des quais de la Seine, le domaine y figure orthographié MAHOMAIS.
Le corps central est construit en 1610, en briques rouges, calcaire blanc et pierres, coiffé d’une toiture en ardoise typique du pays de Caux. En regardant la façade, on remarque qu’elle n’est pas parfaitement droite : la construction a simplement épousé le terrain plutôt que de le contraindre. Quant à l’étroitesse des pièces, elle s’explique par une contrainte de l’époque : les poutres de grande longueur étaient réservées à la flotte royale. Les bâtisseurs ont donc fait avec ce qu’il restait.
Le manoir s’est ensuite agrandi en deux temps : l’aile droite (cuisine et chambre Rouge) fut la première extension, suivie bien plus tard de l’aile gauche, que l’on nomme le « Petit Mahomet ». Jusqu’à la Révolution, la demeure passa entre les mains de nobles normands et de militaires, chacun laissant sa trace dans les boiseries et les cheminées.
En 1937, M. et Mme Wallaert, une famille lilloise nombreuse, tombent amoureux du Mahomet. Le manoir est alors dans un état déplorable : inhabité depuis 33 ans, sans eau, sans gaz, sol en terre battue, qu’importe leur décision est prise.
Pendant des décennies, ils le restaurent pièce par pièce, récupérant des boiseries et des portes lors de démolitions, construisant eux-mêmes la bibliothèque en chêne du petit salon. Ils y installent des tableaux de la collection familiale Lenglart, dont une grande toile de la salle à manger peinte par Dominique Lenglart (1773-1814), élève de Louis Watteau.
D’abord résidence de week-end, le Mahomet devient leur résidence principale à la retraite, et une habitude s’installa : le manoir en été, le Cellier en hiver. Producteurs de calvados, une tradition normande qui ne sera malheureusement pas transmise, ils plantent et vendent également des sapins de Noël pour financer l’entretien du domaine et les gardiens qui y travaillent à l’année.
Le domaine connaît ensuite plusieurs activités agricoles successives, jusqu’aux pommes à cidre, dont les vergers furent arrachés pour replanter des arbres et créer un biotope de chasse. Des bâtiments en portent encore aujourd’hui le nom de ces vies passées, comme la Bergerie, ou encore le Cellier.
En 1985, EDF projette de faire passer une ligne haute tension à travers le domaine. A l’époque, les propriétaires se battent avec l’association des Vieilles Maisons Françaises de Seine-Maritime, dont le président, le Comte de Toulouse-Lautrec, visite personnellement le manoir et signe une pétition. Un dossier de classement patrimonial est alors déposé, repoussant ainsi le tracé.
Transmis et rénové de génération en génération, la génération suivante y développa notamment les chasses commerciales en modernisant le confort —, le Manoir de Mahomet s’ouvre aujourd’hui à la location. Ses charpentes du XVIIe siècle, ses chambres aux noms de famille, ses tableaux et ses boiseries d’époque racontent une histoire vraie : celle d’une demeure aimée, défendue, et transmise avec fierté depuis plus de quatre siècles.